L’origine latine vulnus signifie la possibilité d’être exposé à une blessure. Elle nécessite alors une urgence, celle de régénérer nos ressources. Nous percevons de suite que la vulnérabilité nous invite à revenir sur la notion, précédemment étudiée, d’autonomie. L’autonomie est toujours progressive et elle peut être atteinte en raison de notre vulnérabilité. Nous sommes tous à la fois autonomes et vulnérables…
I. Plusieurs niveaux de sens
La vulnérabilité signifie donc cette possibilité pour l’être humain d’être affecté, affaibli, atteint, cette possibilité de n’être pas toujours en sécurité, en raison d’une inconstance de notre être devant une adversité (une crise, un malheur, une épreuve…). Nous apprenons par là que toute existence est une oscillation entre
- des épreuves qui nous affectent,
- et des ressources pour leur répondre
Être vulnérable serait donc être faillible, être en tension entre une expérience et une résistance.
C’est là ce qui différencie la vulnérabilité de la faiblesse : celle-ci désigne un état durable. La vulnérabilité s’apparente bien davantage à la fragilité.
D’ailleurs, chez Sénèque, les Pères de l’Église, chez Saint-Augustin, la fragilitas désigne une figure totalement irréductible à la faiblesse, parce qu’elle suppose une rupture, une faille, une brisure qui fait partie de tout être en raison de sa finitude. C’est une propriété de notre être en raison de notre humaine condition, et des moments de notre vie. Ainsi on peut tout à fait être fragile sans être faible.
Par suite la fragilité est constitutive de notre humanité dès notre naissance : Un nouveau-né nous saisit toujours à la fois d’émerveillement et d’angoisses car il est exposé à tous les dangers et dans l’incapacité de se défendre. Sa fragilité est objectivement perceptible. C’est avec Sénèque, le stoïcisme latin, que la notion de fragilité va se développer dans le sens de la vulnérabilité. Il nous apprend que les hommes ne peuvent habiter un lieu sûr que rien ne pourrait atteindre. Nous ne logeons pas dans une « citadelle intérieure ». La sagesse est un idéal à suivre et non pas un acquis stable et permanent.
La vulnérabilité est un concept qui met donc en crise les rapports entre la force et la faiblesse. Il vient briser cette opposition classique et en ouvre le sens. La vie humaine n’est pas un refuge, mais la rencontre avec ce qui peut venir nous briser, avec ces moments où va se décider ce que je vais devenir, ce que je vais être ou cesser d’être… il ne s’agit là nullement d’un déficit qui pèserait sur notre être, mais un temps où va se décider notre humanité : chuter ou réagir.
Notre vulnérabilité n’a donc rien à voir avec un état négatif car elle n’est pas désespérante. Elle est porteuse d’un sens humain, trop humain, qui s’inscrit dans notre finitude.
La vulnérabilité prend, par suite, la forme d’une véritable révélation de la conscience de soi. L’être humain doit en permanence décider de soi, car il ne demeure jamais ce qu’il est.
La moindre épreuve dans nos vies personnelles atteste que nous sommes souvent pris dans ce qui nous trouble : le malheur, la solitude, le désespoir… c’est-à-dire des expériences qui ne peuvent se vivre et se saisir qu’en première personne, parce qu’elles mettent en scène ce que nous sommes. Autrement dit, notre être ne subsiste jamais sur le mode de la permanence, sur le mode d’une constance : nous ne demeurons pas longtemps dans le même état.
Si notre existence est bien certaine, elle est par contraste sans assurance. La vulnérabilité nous signifie que notre être est de l’ordre de la possibilité. Nous savons tous qu’il est possible de ne plus croire, de ne plus aimer, ne plus rajeunir, etc.
Cette vive capacité à ressentir, à s’éprouver comme étant affecté, désigne ce qui nous individualise, car la vulnérabilité n’est pas de l’ordre d’un processus comme la fatigue, l’usure ou la lassitude qui vient nous affaiblir. La vulnérabilité se révèle dans cette capacité à être affecté par une épreuve imprévisible, nous renvoyant à ce que nous ne maîtrisons pas : une défaillance où l’on se met justement à perdre le contrôle d’une situation éprouvante. Alors, notre premier souci va être de savoir ce que l’on va bien pouvoir devenir dans cette situation qui vient subitement interrompre le cours ordinaire de nos vies…
La vulnérabilité se loge dans ce qui vient introduire de la désorientation (un deuil, une pathologie, une rupture, l’âge critique de l’adolescence…)
Nous voici dans un clair-obscur : exposés à une adversité, à des défaillances possibles. Retenons que toute existence humaine est de l’ordre de l’inconstance, ce qui n’a rien à voir, nous l’avons précisé, avec une impuissance, avec une défaite de nos possibilités. Simplement, une vie n’est pas quelque chose sur quoi l’on règne…
II. La vulnérabilité en situation
Il importe de nous rappeler que les personnes en situation de handicap, que les personnes âgées, que les personnes malades, sont des personnes invalidées. Ce qui d’ailleurs les expose à des images négatives : celles d’être des personnes par défaut, privées de possibilités, qui se définissent par des déficits. Leurs vies se réduiraient à une protection sans potentialité. Des vies invalidées en raison de ce préjugé dominant que la fragilité, la vulnérabilité, serait de l’ordre d’une faiblesse liée à un état et à une situation-problème.
Les personnes vulnérables sont porteuses, souvent à leur insu, d’un sens critique : la vulnérabilité en acte interroge de fait nos valeurs de référence et cela en nous invitant à comprendre que la citoyenneté républicaine a des angles morts ! Elle n’est pas sans entorses. Elle est en effet souvent incompatible avec les écarts, les différences, comme si toute vie humaine était ajustée à des modèles, à des normes dominantes et prescriptives.
Or la vie humaine n’est pas de l’ordre d’une normalisation, mais doit s’envisager à partir de l’avenir des situations humaines.
Ainsi, par exemple, une autonomie peut être maintenue chez une personne fragile malgré une situation de dépendance. Voilà bien ce qui nous apprend qu’une vie humaine est rapidement déshumanisée lorsqu’elle se trouve sans autonomie possible, sans droits autres qu’une assistance, sans liens, sans possibilités.
Si nous sommes bien des êtres vulnérables, c’est parce que notre vulnérabilité est reliée à tout ce que nous n’avons pas choisi et que nous avons donc reçu : notre corps, notre âge, notre époque, notre famille etc. Or ces conditions initiales ne sont nullement semblables et identiques : il n’y a pas d’origine équitable ! Ce qui a pour conséquence immédiate que personne ne mérite sa situation de départ, et qu’un mérite ne relève jamais de ce que nous avons reçu. Certes, notre situation n’est pas une fatalité, mais elle fait de nous des êtres incertains, des êtres multiples non assujettis à leur appartenance et qui vont développer des possibilités actives ou non… Par suite, ce qui va pouvoir venir freiner une autonomie, c’est notre vulnérabilité à ce qui compose notre situation : des circonstances, un contexte, un milieu social, c’est-à-dire qu’à côté de nos choix, il y a la pesanteur de ce que nous sommes.
Des êtres qui doivent composer avec un passé, une éducation, des capacités, des incapacités, des raisons de vivre ou non. Toutes nos possibilités peuvent toujours être mises en crise car les conditions de nos existences viennent les affecter, au point de parvenir à engendrer, dans les situations extrêmes, une forme tragique de résignation. Aucun être humain n’est assuré d’être à la hauteur de ses possibilités, de tout ce dont il est capable.
Mais par ailleurs, la vulnérabilité nous révèle qu’une personne n’est jamais réductible à ses symptômes, à sa situation extérieure, à ses déficits. A titre d’exemple : une personne malvoyante peut être abordée de deux façons :
– soit à partir de ce qui lui manque, la vue
– soit on prend en compte ses possibilités et on se demande : « que peut faire cette personne dans cette situation vulnérable ? » On va alors répondre à cette situation en essayant de développer des capacités, en partant de sa vulnérabilité et non d’une normalité par défaut.
La vulnérabilité porte en elle un signe d’humanité. Elle insiste sur notre capacité à être affecté, à être atteint par une cause extérieure, ou par une situation qui nous fait violence. Elle insiste sur cette possibilité pour un être humain de n’être pas en totale sécurité. En raison de l’inconstance de notre être devant une adversité, nous devons reconnaître que nous sommes faillibles, que nous oscillons alors entre ce qui nous affecte et les ressources qui nous restent.
Nous sommes vulnérables chaque fois que nous rencontrons dans nos vies ce que nous ne maîtrisons pas : un malheur, un deuil, la vieillesse, l’abandon… tout ce qui vient troubler nos existences, nous empêchant de persévérer dans notre être, qui, par la suite, ne va plus pouvoir demeurer dans sa permanence.
La vulnérabilité définit cette impuissance qui peut surgir de ne pouvoir accomplir jusqu’à son terme ce que l’on projetait de faire. Il s’agit bien d’une défaite de nos volontés, à cause de nos penchants, de nos limites, de notre inertie, de notre lassitude, lorsqu’elle ne se borne pas à une fatigue passagère, de circonstances et d’événements qui viennent ponctuer le cours de notre vie.
Rien à voir, nous l’avons vu, avec une faille soudaine car il s’agit plutôt là de notre finitude, de nos limites, c’est-à-dire de cette condition humaine qui nous permet, par l’esprit, d’avoir une idée de l’infini, mais par nos existences d’en être cruellement séparés. Grandeur et misère, ce qui peut nous donner des couleurs sombres… la finitude plus que le rire est bien le propre de l’homme.
Nous devons admettre ce que veut dire cette possibilité de pouvoir être blessé par une atteinte extérieure : elle est inscrite, non pas dans nos caractères, mais dans notre constitution. Est vulnérable un être qui est susceptible de l’être ou de le devenir. La vulnérabilité nous renvoie à ce qui vient nous mettre à nu : la stupeur qui peut nous saisir devant la brutalité d’un événement par exemple, et qui peut briser nos certitudes, nos résistances, jusqu’à notre chute.
On ne peut abolir notre vulnérabilité, ni même la nier. On peut l’oublier, c’est la tentation la plus commune. Celui qui ne s’attend jamais à ce qui peut lui arriver a moins de ressources que celui qui œuvre à sa lucidité. L’Antiquité nommait « sagesse » cette exigence. Celle-ci conseillait de ne pas se livrer à la démesure de nos désirs et de notre volonté de puissance. Elle se présentait comme un correctif de tout orgueil toujours lié à la méconnaissance de soi. S’il nous faut prendre conscience de soi et de nos défaillances possibles, c’est bien pour corriger les risques d’arrogance, « cet état où le sujet suffoque »…
Nous avons tous décidé d’actes dont nous n’avions pas pu prévoir les conséquences. À titre d’illustration, on pourrait énoncer que l’ivresse n’a rien d’une circonstance atténuante lorsqu’elle permet de commettre des violences privées ou publiques ! Car on ne peut alléguer son état comme une excuse, étant donné que c’est bien moi qui me suis placé dans une condition qui éteint tout discernement ! Je peux, en effet, savoir d’avance qu’il y a des situations où l’on peut devenir incapable de se contrôler et incapable de mesurer la portée de nos actes. Il y a acte quand on commet ou quand on omet.
Autre illustration possible : on peut être violent sans rien faire de mal mais seulement en détournant les yeux, en gardant le silence ou en passant son chemin…
Ceci vient nous apprendre que le vrai problème de la vulnérabilité n’est pas celui de l’impuissance à mener à bien nos intentions ou nos projets, mais c’est celui de la fragilité de notre être : nous pouvons évoquer des valeurs de référence que l’on ne suit plus et qui se sont évanouies de nos préoccupations. Nous pouvons vite devenir notre propre ennemi : nous sommes si souvent l’auteur de nos tentations, de nos inclinations.
Nul ne peut se soustraire à la vulnérabilité humaine. Il n’y a pas de progrès continu de notre humanité : il est à décider en permanence. Kant écrivait ceci : « la vertu est toujours en progrès, et pourtant elle commence toujours dès le début »
Car le mal peut vite devenir extrême :
- l’homme peut nous montrer que l’on peut jouir de sa méchanceté
- la faiblesse peut conduire à des crimes
- on peut aimer haïr
- On peut prendre plaisir à commettre un mal (la vengeance)
Notre humanité peut toujours se renverser en son contraire !
Ainsi, on peut massacrer en toute bonne conscience, en croyant rendre un culte à ce qui est plus haut que nous : une croyance, une idéologie…
La vulnérabilité nous fait prendre cette conscience vive que, dans chacun de mes actes, je décide à neuf du sens de ma vie ; je ne peux pas m’appuyer sur des victoires passées comme sur un acquis rassurant. J’ai à veiller sur ce que je suis et sur ce que je deviens.
La vulnérabilité humaine face à ses épreuves
Ce que permet d’établir cette propriété essentielle qu’est notre vulnérabilité, c’est toute une réflexion sur nos décisions devant les épreuves que nous pouvons rencontrer dans nos vies : face à la maladie, devant la souffrance, au cours de notre vieillissement, au sein de l’expérience de la solitude…
Ces situations-épreuves de la vie humaine appellent à une prise de conscience : ici, notre conscience se détourne de son rapport habituel au monde extérieur pour revenir à elle-même. La conscience devient conscience de soi. Comment ? Par une mise en crise de notre capacité à demeurer maître de ce qui nous arrive. Notre vie devient plus précaire et atteste de notre vulnérabilité.
Par ce phénomène qui fait que plus notre corps est faible, plus notre conscience est active. Souffrir, vieillir, sont des moments où s’accentue la conscience de soi, des moments dont nous ne pouvons pas nous soustraire ni nous détourner.
A. Souffrir
Notre corps ici devient sujet car il est affecté par ce qui vient lui faire violence. La souffrance nous rend vulnérables parce qu’elle nous diminue, parce qu’elle peut nous abattre nous accabler, nous obséder. Elle est invasive, toujours corps et âme, et demeure étrangère à toute personne extérieure. Seul celui qui souffre sait ce qu’il endure. C’est de cette façon qu’elle fait revenir la personne sur elle-même par la conscience brutale de sa vulnérabilité, d’une approche possible de la mort, ou plutôt de la possibilité de mourir. La conscience de notre vulnérabilité est alors une conscience tragique lorsque nous sommes convoqués à pâtir d’une situation éprouvante.
B. Vieillir
Au cours de cette expérience incontournable, nous expérimentons que le corps commence à accentuer sa présence. Il n’est plus seulement un moyen d’exister, mais devient de plus en plus un obstacle. Il manifeste progressivement sa résistance, son impuissance.
Vieillir, c’est perdre des possibilités, c’est ralentir, c’est encore risquer l’isolement, l’ennui… Vieillir, c’est faiblir. Il va donc falloir en garantir le sens face aux risques associés à cette vulnérabilité particulière : la souffrance, la solitude, l’égarement, la dépendance… notre conscience ne nous fait pas seulement redouter le processus du vieillissement mais l’état qu’il pourrait générer. Vieillir c’est donc apprendre à vivre… autrement, suite à de nouvelles formes de vulnérabilité:
- Développer d’autres possibilités pour décider de ce que l’on va faire. Ne pas désirer ce qui est devenu impossible, mais ne pas renoncer au possible, car une vie humaine ne prend son sens que dans ce qu’elle permet, que dans ce qu’elle rencontre : des actions, des plaisirs, des liens.
- Apprendre à maintenir, si cela est possible, des raisons de vivre en résistant à toutes les formes de renoncement : c’est-à-dire apprendre à ne plus vouloir ce qui est devenu au-dessus de nos forces. Apprendre que notre corps ne pourra plus se faire oublier et qu’il va devenir de moins en moins l’objet de notre volonté.
- Offrir un sens à notre vieillissement, en sortant de cette image dominante que vieillir ne serait qu’un affaiblissement.
Nous voici bien devant l’alternative de la vulnérabilité humaine :
- Admettre ce que nous sommes
- Ne pas se contenter de s’y résoudre tant que la faiblesse ne viendra pas à bout de nos forces.
Cet essai de définition de la vulnérabilité humaine résulte d’une démarche philosophique, c’est-à-dire d’une démarche qui vise à effectuer le passage d’une notion commune à un concept et à ses propriétés. Une réflexion philosophique nous apprend à penser à partir de notre condition humaine, de notre humanité, de ses possibilités, de ses limites et de ses finalités.
D’autres approches nous attendent dans un futur proche. En effet, il est possible d’approcher la vulnérabilité humaine par sa condition sociale, ses milieux d’appartenance et de référence qui renvoient la vulnérabilité à la précarité, à des causalités déterminantes des modes de vie et des niveaux de vie, des liens sociaux, familiaux qui composent la fragilité humaine.
Enfin, lorsqu’on étudie la vulnérabilité des êtres et de leurs milieux, il est nécessaire de se référer aux lois qui protègent et soutiennent les êtres devenus vulnérables, par des droits, des mesures, des dispositifs juridiques qui accompagnent la transmission de nos biens et de nos valeurs.
Nos existences (humaines, trop humaines)
Nos appartenances (sociales et culturelles)
Nos références (de protection et de transmission)
Tout un programme à suivre.
